DTONE, entretien avec un artiste qui détonne !

Nous avons rencontré DTONE, artiste plasticien. Il expose actuellement à la galerie Jacques De Vos, en partenariat avec hollington. Nous nous sommes donné rendez-vous dans sa galerie, 7 rue Bonaparte, Paris 6, pour discuter de son travail et de la collaboration hollington X DTONE.

Exposition de DTONE à la galerie Jacques De Vos

Photo de Babylon.23

 Pour commencer, peux-tu te présenter ?

« Je suis Jean-Marie, dit « DTONE », artiste plasticien et artiste peintre. J’ai 48 ans et je peins sur toile depuis presque trente ans. DTONE est mon pseudo, je l’ai pris aux alentours de 1989 quand j’évoluais dans le milieu du tag. Le mot signifie littéralement « celui qui n’est pas dans le ton » et vient du verbe « détoner ». Il m’a accompagné jusqu’à aujourd’hui. Ce n’était pas en tant que graffeur que je n’étais pas dans le ton, mais en tant qu’être humain : je ne me voyais pas comme en marge de la société mais plutôt comme une personnalité parallèle. Mon maître mot était « ne jamais suivre la mode mais toujours regarder la mode nous suivre ». Je voulais être en création de façon à ne pas dupliquer, répéter les choses, être dans l’action et la réflexion.

J’ai toujours su dessiner – je viens du milieu du dessin à la base. Je me suis intéressé à la bande dessinée, puis j’ai fait des études de dessin publicitaire à Champigny sur Marne. Ensuite, j’ai suivi les cours du soir de l’École Duperré en narration figurative et en dessin de nu et, en parallèle, mes projets personnels.

J’ai travaillé par correspondance pour un journal que mon frère avait aux Antilles. J’y dessinais de petites BD. Puis j’ai travaillé dans le dessin animé, au sein d’un bureau d’étude. J’y étais vacataire et faisais un peu de tout : des dialogues, des détectages (quand on synchronise les mouvements de la bouche des personnages avec le son) notamment sur le premier volume de « Kirikou et la sorcière » avec Michel Ocelot en 1995. Et à côté de ça j’ai commencé à peindre sur toile. »

L'artiste DTONE

Comment t’es-tu mis à la peinture sur toile ?

« En fin de compte, j’ai commencé par le « dessin papier », puis j’ai graffé sur les murs, ce qui m’a donné une ampleur énorme car on n’avait pas de limites. Le geste changeait, ce n’était plus la main mais le bras et le corps entier qui s’actionnaient.

Il y a un événement qui m’a vraiment marqué en 1989 : la chute du mur de Berlin. Je regardais les images à la télé chez un ami et j’ai vu des personnes casser des pans de mur portant les fresques de plein de peintres différents. Il y en avait notamment d’un graffeur que je suivais beaucoup. Il s’appelait SKKI et faisait partie des BBC, un groupe international de graffeurs. Je voyais les pans de mur tomber avec ces graffs et, à ce moment-là, je me suis dit que je voudrais posséder aussi mes bouts de mur. Et le plus simple pour ça était de peindre sur d’autres supports.

Au début, j’ai utilisé du carton à coller, puis du bois et en 1992 j’en suis venu à la toile. Mes techniques se sont toujours mélangées mais là, vu que le support changeait, c’était une autre approche. J’ai donc associé toutes mes expériences passées car je suis plutôt un adepte du « ça et ça » que du « ça ou ça ». Le fait d’associer représente la complémentarité des êtres. »

Tableau de DTONE

Tu exposes en ce moment à la galerie Jacques De Vos, et tu as choisi d’appeler cette exposition « Camouflage Evolution ». Ton exposition précédente s’appelait « Camouflage »…

« Je travaille « en série », c’est-à-dire que je prends une thématique que je développe et que j’expose par la suite, mais chaque série reste ouverte. À partir du moment où je la commence, la thématique vit et, même si des toiles sont vendues, elle vivra jusqu’à mon dernier souffle. Je peux reprendre la même thématique un an, dix ans ou vingt ans plus tard.

Le plus intéressant, c’est que mon approche est alors différente car mon geste a évolué. Je ne peux pas refaire ce que j’ai déjà fait, mais je peux le continuer, prolonger la réflexion sur un thème. On voit cet enchainement et cette évolution dans mon travail. Alors que chez certains artistes on observe des coupures nettes, là il y a une différence entre nouveau et ancien qui est liée, plus douce.

La thématique « Camouflage Evolution », c’est une introspection : je parle de ce qu’il y a à l’intérieur, que l’on peut parfois percevoir, et qui est différent de ce que l’on voit. Je fais passer ce que l’on perçoit au premier plan et ce qu’on voit au dernier plan, et vice versa. Des effets de matière accompagnent ce discours visuel.

Souvent, on regarde d’abord ce qu’il y a au premier plan, et on regarde seulement après ce qui complète le premier plan. Or chaque plan est important. Mais lorsque l’on regarde une chose, on a tendance à regarder d’abord ce qui est au plus proche de nous, ce qui est plus chaud. Ce qui est plus froid devient plus flou et donc ce n’est pas ce que l’on retient. On mémorise vraiment que l’on voit en premier, c’est de l’interprétation.

En général, je choisis de mettre cette interprétation en avant. Mais là j’ai inversé, car ça allait dans ma thématique. D’habitude je souligne ou propose ce qui est moins visible, mais là je l’impose : on est obligé de le voir et de prendre du recul. Si l’on y parvient, on y parvient aussi dans la vie. »

Tableau de DTONE

Aujourd’hui, sur la toile, tu commences au crayon puis tu rajoutes une couche de peinture, et puis d’autres ingrédients secrets ?

« Ce n’est pas un secret finalement, mais plus un mille-feuille. J’additionne différentes techniques au fur et à mesure de mon expérience, et je trouve mon propre dosage. Le fait de créer est dans le dosage, qui se fait par des erreurs successives.

Actuellement il y a une exposition sur Leonard de Vinci. Lorsqu’on observe l’œuvre de celui-ci, on vous dira souvent que ses inventions étaient géniales. Mais ses idées ne venaient pas forcément tout le temps de lui ! Souvent, il avait repris le travail de quelqu’un d’autre, mais lui a su l’amener et le doser. C’est exactement la même chose pour les inventeurs : beaucoup vont travailler sur une thématique mais un seul va arriver avec ce fameux dosage – et c’est celui qui aura réussi que l’on va retenir. »

Tableau de DTONE

Tu as fait de la musique, et tu chantais au sein d’un groupe de hip hop, La Relève. Peux-tu nous parler de cette époque ?

« Au départ, la musique est une passion. Très jeune j’ai eu un groupe. J’avais neuf ans on s’appelait « les Castors rockeurs ». J’étais le chanteur (rires) c’était catastrophique ! Dans les années 80, j’ai commencé à rapper un peu, mais ce qui m’inspirait vraiment c’était le reggae et c’est comme ça que j’ai rencontré les futurs membres de La Relève. La particularité de ce groupe est que nous ne travaillons qu’avec des musiciens de jazz. Ils ont compris l’idée de jouer « comme des machines ». Je voulais un son très pur parce que je viens du milieu ragga-hip hop.

Pour la petite histoire, une jeune femme qui nous appréciait et nous suivait sur nos concerts voulait nous signer dans un label, mais je ne voulais pas. Du coup, elle nous a proposé un deal dont la clé était une semaine d’enregistrement en studio tous frais payés, ce qui n’était pas rien à l’époque. Elle est venue nous voir pour une audition avec des Américains.

À la fin de la semaine d’enregistrement, elle a amené deux personnes que j’avais déjà vues en concert. C’étaient le batteur de The Roots, Questlove, et leur ingénieur du son. J’étais impressionné. Nous avons fait un show case pour eux et nous avons commencé à travailler ensemble sur un titre. Tout leur groupe est venu à Paris pour travailler le titre en question et, comme ils ont apprécié la collaboration, ils nous proposer de travailler un album avec eux à Philadelphie. Évidemment nous avons répondu oui ! Nous avons sorti cet EP, fait une tournée avec eux… puis quelques années plus tard, le groupe s’est séparé. J’ai donc continué ma carrière en solo, avant d’y mettre un terme il y a une dizaine d’années. Maintenant je ne fais de la musique que pour mon plaisir personnel. »

Tableau de DTONE

Dans tes œuvres, les visages sont faits de traits très fins. Tu appliques la couleur, ton trait, comme une partition de musique qui se déroule.

« Les arts sont souvent liés, la musique est une forme de calligraphie. J’ai fait en 2005 un projet sur CD-ROM dans lequel je liais mes univers. Ça montrait que je chante mes toiles et peins mes musiques.

Tableau de DTONE

Photo de Samuel Cueto

Lorsque j’étais à Philadelphie, nous avons fait un concert imprévu dans une université. Les Roots étaient en pleine promotion de leur album et ils nous ont invité à monter sur scène. En une fraction de seconde, je me suis rendu compte que les gens qui étaient en face de moi, dans le public, n’avaient jamais entendu une langue étrangère à part l’espagnol. Et puis la magie auprès du public a opéré et les gens ont commencé à bouger.

L’approche de la musique pour les Américains n’est pas du tout la même que la nôtre, car eux comprennent toujours les paroles de ce qu’on leur chante ; nous non, et moi le premier ! Surtout à l’époque, je réagissais plus au rythme et au groove de la musique qu’aux paroles. Là-bas, on nous disait « vous parlez européen », comme lorsque que nous entendons des personnes qui disent « vous parlez africain ». Mais on ne parle pas un continent ! L’approche de l’Europe que beaucoup ont aux États-Unis, c’est une approche germanique, à cause des bases militaires qu’ils ont eues en Allemagne. En dehors de cela, l’Europe pour eux est une notion abstraite.

Ma peinture, comme la musique qui a fait bouger le public malgré la langue étrangère, est un langage universel : je peux parler à tout le monde. La musique c’est l’art des vibrations, et la peinture l’art des traits. Dans les deux cas, on peut ressentir et interpréter. Je propose et le public dispose. Il a une réflexion vis-à-vis de l’image. On ne peut pas se contenter de ce que l’on pense voir ; il faut être certain de ce que l’on voit. L’image est celle qu’elle est. On peut ne pas l’aimer, mais comme chaque chose qui nous entoure elle a son importance. Donc je travaille sur le fait de pouvoir apprécier les choses à leur juste valeur, C’est en quelque sorte une proposition, ou une option tout simplement. »

Exposition de DTONE

Photo de Babylon.23

Tu as décliné ton art, tes dessins sur des T-shirts, des baskets. Qu’est que ses collaborations t’apportent ? Est-ce pour que ton art prenne vie avec quelqu’un, sur quelqu’un ?

« En fait, c’est plus un style de vie. J’aime créer et j’ai plein d’idées mais je ne suis pas toujours apte à créer dans tous les domaines. Il y a des sujets plus concrets que d’autres, qui se transforment en projet. Mais ce que je fais dans le cadre de ces collaborations est vraiment lié à ma personnalité, à ce que je suis. C’est pour cela que j’ai travaillé avec des marques et des artisans qui ont le même champ de vision, parce qu’ils sont liés à ma personnalité. »

Cette saison, tu es à l’initiative d’une collaboration avec hollington, Posca et nous Paris. Elle commence par ton exposition à la galerie Jacques De Vos. Raconte-nous cette histoire, ce mélange.

« Oui, je suis vraiment le chef d’orchestre de cette collaboration. J’ai imaginé un concept de veste et de vélo, et j’ai trouvé les bons protagonistes, liés à mon style de vie, pour réaliser ce projet en même temps que j’expose à la galerie Jacques De Vos. Je travaille avec la galerie Jacques De Vos depuis 2012. Ceux sont des personnes qui me suivent, qui m’exposent, qui m’aident à développer mon art et avec qui aussi je fais aussi des éditions d’objets et de mobilier. J’expose chez eux jusqu’au 31 décembre, et les protagonistes du projet se sont portés partenaires de mon exposition.

Collaboration DTONE x hollington

J’ai découvert hollington il y a environ vingt ans. J’aimais beaucoup ce style vestimentaire que je ne retrouvais pas autour de moi : ses formes, ses couleurs et ses matières. J’aimais ce contexte où le style prime sur la mode. Je n’aime pas spécialement la mode, mais j’affectionne le style et c’est ce que j’ai retrouvé chez hollington. Pour ce projet de veste, je voulais une marque de vêtements fonctionnels qui aille avec mon style de vie.

Nous Paris, c’étaient des gens que je connaissais de chez Colette. Je trouvais l’idée de concept store très intéressante. C’est un endroit où l’on peut trouver plein de choses différentes, mais avec une sélection pointue des propriétaires.

À 17 ans, avoir un feutre Posca c’était le Saint Graal pour moi. Ils sont liés à mon activité première, celle d’artiste peintre. De fil en aiguille, je les ai rencontrés et nous avons commencé à travailler ensemble. Avec eux, j’ai travaillé à un modèle de vélo électrique qui porte le même code couleur que celui de Posca, un code que j’avais déjà utilisé dans mes œuvres. J’habite aux portes de Paris, et me déplace parfois en vélo – par les temps qui courent c’est une chose d’utilité publique, donc nous avons opté pour un modèle de mini-vélo électrique.

J’ai trouvé les bons partenaires, liés à mon style de vie et non à un stéréotype. Pour revenir à ce que je disais plus haut, je veux porter plus que l’apparence évidente, le camouflage. Ce projet associe ma galerie : Jacques De Vos, ma marque de vêtements : hollington, mes outils : Posca, et ma vitrine préférée : le concept store nous Paris. »

Exposition de DTONE

Photo de Samuel Cueto

Patric Hollington et toi avez de nombreux points communs : la musique, la couleur, le vélo, le vêtement de travail… Il t’a proposé d’intervenir sur une veste iconique de sa marque. Tu as choisi la Grenoble pour ce projet. Qu’est-ce qui t’a plu : sa forme, son tissu, ses détails ?

« J’aime le vêtement « utilitaire », et c’est pour cela que j’aime le design, parce qu’il joint l’esthétique à l’utile. Au tout début du projet, j’avais fait un dessin de veste. Une veste de travail très classique à laquelle j’avais ajouté des poches à stylo. Quand j’ai vu Alban à la boutique, il m’a dit « on a déjà ce modèle » et il m’a montré la veste.

Je connaissais les modèles hollington sans les connaître, et j’ai retrouvé par hasard exactement ce que j’avais dessiné ! Alban m’a montré la veste dans une moleskine de coton noir : un tissu de travail à la fois chic et accessible, solide mais pas luxe. C’est ça qui m’intéresse énormément avec hollington. On peut la mettre avec ce que l’on veut. »

Collaboration DTONE x hollington

Patric dit :
« J’aime les classiques qui sortent de l’ordinaire »
« Je défends l’élégance au quotidien »
« La forme suit la fonction »
« Oui ! C’est exactement ça. Avec la mode tout devient beau, tout ce qu’on trouvait laid devient joli, ce qui inconfortable devient confortable, ça change perpétuellement. Alors que dans le style, c’est autre chose. Le style c’est comme un uniforme, car on nous identifie à un vêtement. Et effectivement, on s’habille en fonction de ce que l’on a à faire dans la journée, comme si on endossait une deuxième peau. Notre corps s’adapte à la mode alors que le style nous souligne. »

Exposition de DTONE

Après cette exposition et cette collaboration, quels sont tes projets ?

« La série n’est jamais fermée, comme je l’expliquais pour « Camouflage » et « Camouflage Evolution »… Je vis rarement dans le présent. Je suis dans le passé et le futur, ce sont les deux temps qui existent pour moi. Je me réfère à ce qui s’est fait : le passé, et à la projection : le futur. Le présent c’est l’instantané. J’ai donc plein de choses en ébullition que j’aimerais réaliser, mais j’attends de voir.

Ce que je trouve intéressant, c’est de faire voyager mes expositions. J’ai déjà exposé à Berlin, au Luxembourg, en Afrique du Sud et en Suisse. Je travaille exclusivement avec la galerie Jacques De Vos, mais pour des expositions collectives je peux parfois exposer ailleurs. Et à la galerie, des personnes du monde entier viennent me voir. Venez aussi ! »

Merci DTONE pour cet échange enrichissant ! Toute l’équipe hollington te souhaite le meilleur pour la suite.