Pierre-Alexandre Risser : un jardin en ville

« Les plantes ont inventé Internet bien avant nous. Le monde végétal est encore un monde très méconnu et sous-estimé, mais les végétaux sont certainement plus évolués que les animaux et même que nous, les humains. Un végétal est statique, il reste à sa place et doit se défendre contre ses agresseurs. Il a donc développé une multitude de processus pour pouvoir survivre. »

 

Pierre-Alexandre Risser pour hollington FW20

Pouvez-vous vous présenter ?

Pierre-Alexandre Risser, jardinier paysagiste. Je dessine des jardins, terrasses et balcons en ville. Je les réalise et les entretiens avec mes équipes. Nous faisons de tous ces lieux extérieurs des endroits où le citadin peut retrouver la nature et vivre dans un cocon, comme un Robinson des villes.

Où sont vos racines ?

J’ai des racines très compliquées : je suis doublement migrant. Mes arrière-grands-parents paternels ont quitté l’Alsace pour Lyon et mes grands-parents maternels sont venus de Grèce en 1920, pour fuir l’armée turque. Je suis né à Lyon et j’ai passé mon enfance à 20 km de là, en pleine campagne, au pied du Beaujolais. Petit, je rêvais d’être fermier, et j’ai donc fait des études agricoles. À l’époque il y avait les bacs ABCD, et nous on était en bac D’ – on appelait ça bac « déprime », ça ne gênait personne. Et le lycée était dans un village qui s’appelait Misérieux. Donc j’ai fait déprime à Misérieux pendant trois ans (rires) et après j’ai fait des études horticoles à Antibes. Je suis arrivé à Paris en 1984 avec la ferme intention de repartir exactement deux ans plus tard et de ne pas rester un jour de plus. Et je suis toujours à Paris… raté.

Comment vous êtes-vous intéressé au jardin ?

Je m’intéresse au jardin depuis que je suis tout petit. Il faut dire que mon père et mes grands-parents adoraient ça ! Mon grand-père maternel était tailleur, et mes arrières-grands parents étaient soyeux à Lyon ; mon père a bossé dans le textile toute sa vie. Mais ils étaient tous « fans » de nature et de jardin. La sœur de mon papa, Georgette Risser, est ingénieure agronome, c’est elle qui a inventé la fraise Gariguette. Avec mes frères, on a été bercé toute notre enfance dans le jardin, dans la nature. Pour moi le jardin c’est une manière de vivre, une façon d’être.

Est-ce durant vos études ou plus tard, sur le terrain, que vous vous êtes réellement formé ?

Ma formation de base, c’est vraiment le lycée agricole : la biologie animale, la biologie végétale, l’écologie, les sciences du sol… ces connaissances me servent encore tous les jours. À Antibes, on étudiait plutôt les fleurs, les plantes. Et puis quand je suis arrivé à Paris, j’ai travaillé à Montmorency chez Daniel Mathieu. C’était un grand monsieur des jardins, et il m’a fait découvrir ce qu’était réellement leur aménagement. Après j’ai travaillé six mois à Paris chez Alain-Frédéric Bisson. Il faisait des terrasses, des balcons, des jardins de ville. Je me suis lancé seul en 1986 car je n’arrivais pas à trouver ma place là où j’étais.

 

Pierre-Alexandre Risser pour hollington FW20

« Horticulture et Jardins » est votre lieu de travail, mais aussi un lieu de vie. Racontez-nous l’histoire de cet endroit.

Quand je suis arrivé à Paris, j’habitais Pantin. Dès que j’ai créé mon entreprise, je suis revenu dans la région parce qu’il y avait encore un esprit un peu « province », un peu campagne, dans lequel je me retrouvais. J’ai eu la chance de trouver des terrains où j’ai installé ma pépinière et, par la suite, mes bureaux. Ensuite, j’ai trouvé cette maison à deux pas, et je vis entre Boulogne et ici. J’ai développé le concept de « résidence secondaire sur son lieu de travail ». Ça a des avantages et des inconvénients.

Un havre de paix ?

Oui, on est à trente minutes de Paris et on a l’impression qu’on est au bout du monde. À part les avions de Roissy, on pourrait se croire au paradis.

Avez-vous des héros ?

J’ai eu un mentor, M. Maymou, pépiniériste à Bayonne. C’était vraiment l’exemple d’un amoureux des plantes, dans sa façon de les cultiver et dans sa façon de les proposer à ses clients. Il y a aussi des gens que je regrette de ne pas avoir connus, que j’aimerais côtoyer pour avoir leur regard sur le monde d’aujourd’hui : Boris Vian, Reiser… Et au niveau sportif, mon héros était Serge Blanco. J’aime beaucoup le rugby et je reprends souvent une de ses devises (je ne sais pas si c’est vraiment de lui) qui dit « le rugby, c’est donner avant de recevoir ». Je trouve que le jardin c’est tout à fait ça : il faut d’abord donner pour recevoir ensuite.

Quelle a été votre plus belle rencontre ?

Ma femme. Ensuite mes enfants, clairement (sourires). Et quand j’ai commencé à travailler à Paris, j’ai rencontré Ariane Brener, le bras droit d’Emmanuel Ungaro. Elle m’a fait grandir sur la manière de voir la vie. Je ne sais pas où elle est aujourd’hui, mais je la salue.

À quoi reconnait-on un jardin conçu par Pierre-Alexandre Risser ?

Je dirais que c’est un jardin où il y a une profusion végétale, où il y a énormément de générosité au niveau du végétal. Une harmonie, beaucoup de fleurs, des parfums. Quand j’ai commencé à travailler, on nous demandait de faire rentrer le jardin dans la maison. Il fallait qu’on regarde le jardin depuis la maison. Et puis à la fin des années 90, le citadin a dit « c’est moi qui sort vivre dans mon jardin ». Aujourd’hui nous sommes vraiment des aménageurs de vie à l’extérieur. Ce n’est pas très joli comme nom, mais on développe l’art de vivre dehors en ville.

Quel est le jardin qui vous a le plus inspiré ?

La nature ! Il y a des endroits qui sont tellement beaux… Et les jardins anglais, notamment Sissinghurst. Et aussi les jardins italiens, La Pietra à Florence et les jardins toscans, dans lesquels je me reconnais. Ce sont des jardins qui sont dessinés et structurés, et sur lesquels on peut appuyer toutes les nuances de fleurs et de couleurs. Ces structures permettent de lire le côté fouillis et sauvage.

 

Pierre-Alexandre Risser pour hollington FW20

Un jardin peut-il éveiller les cinq sens ?

Bien sûr qu’un jardin évoque les cinq sens, c’est juste du bon sens ! Un jardin c’est subjectif, c’est ce qu’on ressent. Il y a la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher... Entrer dans un jardin réussi, c’est entrer dans un lieu qui s’apprécie. Il y a le monde autour mais on est comme dans un cocon, on l’oublie. Un jardin doit faire oublier ses limites, on doit avoir l’impression qu’il est infini, même s’il est petit. On doit s’y sentir totalement bien seul, à deux, à dix, à vingt.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous jouez avec les lignes, les textures et les couleurs ?

Je n’ai pas de cahier technique à vous donner… c’est du ressenti, ça se joue vraiment sur le subjectif. Les premières idées viennent avec son cœur et pas avec le crayon. C’est sûr que plus l’espace est petit, plus il faut avoir des formes géométriques : des formes carrées, des formes rondes, jouer avec des angles droits, jamais de plans coupés, très peu de courbes. Et sur cette structure très rigide on va asseoir des végétaux avec des floraisons ou des feuillages intéressants qui vont donner toute la rondeur au jardin. On ne sentira pas du tout ce côté strict.

Comment traduisez-vous les enjeux écologiques actuels dans vos créations ?

Les enjeux écologiques, c’est aussi du bon sens. Si vous travaillez avec la nature, votre jardin se portera forcément mieux, il se développera mieux tout seul. Il faut travailler avec le monde végétal, le monde microbien, les tous petits êtres, les champignons, les bactéries. Il faut comprendre comment la nature fonctionne.
On prend souvent l’exemple d’un sol de forêt : on ne l’arrose pas, on n’y met pas d’engrais, et le sol est toujours riche. Pour un jardin cultivé – ou un champ de maïs – si vous ne mettez pas d’arrosage, d’engrais, au bout de trois ans il n’y a plus rien qui pousse. Qu’est-ce qui se passe dans une forêt ? Il y a des branches et des feuilles qui tombent au sol en fines couches. Cette matière organique est décomposée par des champignons – pas par les bactéries, par les champignons, c’est important.
Le champignon est un être vivant qui ne peut pas se nourrir seul, comme un nourrisson. Ce sont des filaments qui se collent à la racine d’une autre plante. Cette plante, au lieu d’absorber la solution du sol seulement par ses petites radicelles, va l’absorber par l’ensemble des filaments. Le filament du champignon peut descendre à un kilomètre sous terre, et il remonte l’eau et les éléments minéraux qui sont en profondeur et inaccessibles à la plante. Or la plante c’est uniquement du carbone. Elle absorbe le gaz carbonique, le transforme en éléments nutritifs et rejette de l’oxygène. Et elle donne 20 à 30% de ce qu’elle fabrique au champignon.
Il faut savoir que dans 1 cm3 de terre on peut avoir 200 km de filaments. Et on sait aujourd’hui que les plantes communiquent entre elles via ces filaments… Les plantes ont inventé Internet bien avant nous. Le monde végétal est encore un monde très méconnu et sous-estimé, mais les végétaux sont certainement plus évolués que les animaux et même que nous, les humains. Un végétal est statique, il reste à sa place et doit se défendre contre ses agresseurs. Il a donc développé une multitude de processus pour pouvoir survivre. Aujourd’hui, scientifiquement, on en connaît encore très peu sur les plantes. Francis Hallé pense qu’un un arbre qui a 300 ou 400 ans peut encore changer de génome pour s’adapter à des changements climatiques. Les plantes seront sur Terre quand nous n’y serons plus.

Quelle est votre plante préférée ?

J’en ai plusieurs. Toutes les femmes sont belles et toutes les plantes sont belles, voilà. Bon, c’est vrai que le puba, généralement, je n’aime pas. Mais on s’y fait, il n’y a pas de racisme envers les plantes. Si l’on parle de la plante de mon enfance, ce sera la violette. Avec mon ami Henri, dès que les violettes fleurissaient, au mois de mars, on allait dans la forêt cueillir des violettes qu’on replantait au jardin. Et j’adore leur parfum. C’est une plante qui me touche sentimentalement. Je ne suis pas « fleur bleue » je suis « violette » (rires). Et Paul Maymou m’a fait découvrir toute la basse gamme des érables du Japon, des cornouillers, des camélias, qui restent des plantes que j’apprécie particulièrement. Je vous ai aussi dit que mes grands-parents maternels étaient Grecs : je me sens très bien avec les fleurs méditerranéennes.

 

Pierre-Alexandre Risser pour hollington FW20

Pensez-vous que chaque personne peut être associée à une plante ?

Oui, bien sûr, à plusieurs plantes. On a des plantes préférées, celles qui correspondent à notre caractère. Certaines personnes vont adorer les bambous, vont adorer les prêles, adorer tout ce qui est taillé, tout ce qui est un peu rigide, et d’autres seront plutôt dans des floraisons, dans des parfums. Si vous demandez à des clients quelle plante ils aiment, c’est toujours la pivoine, la rose, le jasmin. On est là pour leur faire découvrir d’autres plantes.
Je pense que les plantes sont aussi associées à l’enfance – on ne retombe jamais en enfance, on reste dedans. On a toujours le souvenir d’une floraison, et il y a surtout les évocations de parfums. Passer à côté d’un figuier, à côté d’un cyprès, à côté d’un laurier, la floraison des jasmins c’est à chaque fois… Et puis ça nous permet aussi de suivre les saisons. Le parfum dans son jardin aux mois d’octobre-novembre c’est extraordinaire, et on attend ce moment un peu fugace. La floraison des osmanthus au bord du Lac de Côme fin septembre il faut avoir vécu ça une fois dans sa vie.

Dans votre quotidien, quels sont vos rites ?

Quand je suis ici, à midi je vais chercher des œufs dans mon poulailler au-dessus du garage, je cueille une salade et je me fais un œuf au plat ou un œuf à la coque avec la salade du jardin. Et j’ai un autre rite pas avouable. C’est le dimanche matin quand je suis à la maison : je mets Luis Mariano à fond et je fais le ménage (rires).

Votre devise ?

Je vais reprendre celle de Serge Blanco, « donner avant de recevoir ». Le jardin est un métier qui peut apporter beaucoup de satisfaction, mais c’est du temps long. Aujourd’hui on est sur du temps court, de l’immédiateté. Ça peut être formidable de claquer des doigts et de tout avoir, je ne dis pas le contraire… Quand vous semez une graine dans un petit pot, que vous l’arrosez, qu’ensuite vous allez la rempoter, et qu’au bout de trois ans vous avez enfin des fleurs et des fruits, la satisfaction est immense.
Ma plus grande joie quand je me promène dans Paris c’est de dire : c’est arbre-là, je l’ai planté il y a 25 ans, celui-là il y a 32 ans, celui-là il y a 15 ans. De pouvoir voir, des années après, le résultat de ce qu’on a fait est incroyable. Ma fille a déménagé dans le XVIIIe et je suis allé l’y chercher avant le confinement : je sors de la voiture et je me dis « mais ce jardin, c’est moi qui l’ai fait ! » Voir ces érables du Japon quinze ans après, c’était merveilleux. C’était vraiment un coup de cœur. Mais cette satisfaction se construit. Il faut savoir qu’on n’a pas de deuxième chance. C’est-à-dire que si l’on n’arrose pas sa plante, elle meurt : on a perdu un an. C’est cette constance qu’il faut avoir, ne pas vouloir un résultat tout de suite.

 

Pierre Alexandre Risser pour hollington FW20

Quand on est jardinier, on enfile une tenue pour travailler. Quelle est la vôtre ?

Une tenue pour travailler, c’est une tenue dans laquelle on se sent bien. Comme pour un jardin, on aime s’entourer de choses qui nous sont agréables. Pour le côté pratique, je porte une veste sans manches avec beaucoup de poches. À gauche mon portefeuille, à droite mes deux téléphones, dans cette poche droite mes clés. Tous les matins je vérifie « portefeuille, téléphones, clés » et je peux partir, j’ai tout. Il y a aussi la poche avec les stylos, le carnet dans l’autre. C’est mon outil de travail. Je vis toute l’année avec un gilet, même pendant les vacances. Mon sac à main, c’est ma veste sans manches. Comme ça je ne perds rien, car je suis très tête-en-l’air.
Le rapport au vêtement est lié aux matières, au toucher, au ressenti. J’adore le lin, le coton, la laine : des matières qui sont naturelles. Je suis quelqu’un d’un peu brut de décoffrage, et j’aime bien les matières brutes. Le vêtement doit aussi s’adapter au mode de vie. Je ne peux pas mettre une chemise de soie, parce qu’à la fin de la journée je ramènerais des lambeaux. J’ai besoin de vêtements assez résistants. C’est ma façon de vivre et c’est ma façon d’être.

Comment vous habillez-vous pour une occasion spéciale ?

Un dîner chic ? Je vais chez hollington, tout simplement. Le reste du temps je mets un jean. En vacances en Auvergne, j’ai un jean coupé en short avec des trucs qui dépassent partout, un T-shirt, et le gilet bien sur.

Que portez-vous comme couleurs ?

Des couleurs qui ressemblent à la nature, c’est-à-dire du vert kaki, des vêtements un peu bruns. De temps en temps j’aime bien mettre des pantalons de couleur. J’ai une couleur fétiche, le noir, je m’y sens très bien. Quand j’étais tout petit je mettais du noir partout dans mes dessins, ça inquiétait ma mère, elle voulait m’emmener chez le psychiatre. Ça lui a passé. Autrement, des tons pastels. Jamais de tons vifs, très peu de motifs. Des tons unis, du lin, et des couleurs qu’on va retrouver dans la nature.

 

Pierre Alexandre Risser pour hollington FW20

Comment avez-vous connu hollington ? Pourquoi aimez-vous cette marque ?

J’ai connu hollington par un de mes amis qui s’habille uniquement chez hollington. Je mettais toujours des vestes sans manches, mais c’étaient des vestes de pêcheur ou des trucs qui n’étaient pas toujours très jolis. Un jour je le vois avec un Gilet 20 poches et je lui dis : « mais c’est génial ton truc, tu l’as trouvé où ? ». C’est comme ça que je suis arrivé chez hollington. Je déteste les cols, j’ai dû mettre une cravate trois fois dans ma vie. Je déteste les costards parce que je n’ai pas un physique à en mettre. Vous me mettez un costard et j’ai l’air ridicule. J’ai vraiment eu le coup de cœur pour les matières, les couleurs, les coupes. Bon, de temps en temps je fais une infidélité, mais ma personnalité se retrouve dans les vêtements hollington.

Qu’affectionnez-vous le plus chez hollington ?

Ce que j’aime, c’est la coupe d’abord et ensuite les matières. Pour les couleurs il y a un éventail qui est assez large, on retrouve toujours une couleur qui nous plaît. Je vous ai dit que j’aimais le noir, mais je ne m’habille pas en noir tout le temps… Et j’adore vos chemises en lin. Je ne suis pas excentrique, finalement.

Si l’on devait dessiner un gilet spécialement pour vous, à quoi ressemblerait-il ?

Il a été fait par Patric il y a deux ans ! Il y avait le petit crochet pour mettre le sécateur. Les gilets de hollington conviennent tout à fait à ma façon de vivre. Quand on dessine un jardin, il est réussi s’il correspond à la manière de vivre des gens qui vont l’habiter. Eh bien, ce Gilet 20 poches hollington, c’est la même chose. Il y a beaucoup de poches intérieures, voyez : un crayon, un carnet, des stylos, des lunettes… parce qu’en vieillissant il en faut.

Pierre-Alexandre Risser pour hollington FW20
Nous remercions chaleureusement Pierre-Alexandre Risser pour son accueil à Saint-Prix et le temps qu’il nous a si gentiment accordé.

Photos : Clément Vayssieres @clement.vayssieres